Faire mieux que votre banquier, c’est facile !

Cher lecteur,

Les meilleurs banquiers au monde, payés des millions d’euros, font-ils mieux que vous avec votre faible connaissance de la bourse et de la finance ?

La réponse pourrait bien vous surprendre !

Car je voudrais vous parler aujourd’hui du “Capitalisme du Hasard”, ce système incroyable dans lequel nous sommes plongés jusqu’au cou. Un système entièrement construit sur les relations de connivence et le grand nuage de fumée de la finance, qui consiste à toujours vous présenter les choses d’une façon impressionnante et complexe, alors qu’elles sont si simples.

Je crois que les métiers de l’investissement ont une importance anormalement haute dans l’imaginaire collectif. Ils occupent aussi une part anormalement haute de nos élites.

Environ un tiers des étudiants les plus brillants de nos meilleures écoles de commerce choisissent de démarrer en finance. HEC et l’ESSEC sont dans le top-10 des filières financières les plus reconnues au monde.

Et beaucoup des meilleurs ingénieurs y courent aussi. Il faut dire qu’un polytechnicien qui travaille en finance gagne 93 000 euros en moyenne par an1

Pourtant, ces gens-là n’inventent, ne créent ou ne construisent rien.

Leur valeur ajoutée à l’économie est purement… théorique !

La « haute finance » regarde l’économie réelle depuis sa tour d’ivoire, sans écouter ni comprendre ce dont ont besoin les entrepreneurs sur le terrain, pour créer des emplois, trouver des clients, payer leurs fournisseurs.

Crédit Suisse

Mais ce sont ces banquiers qui ouvrent et referment les vannes de l’argent…

Alors que la plupart perdent de l’argent chaque année plutôt qu’ils en gagnent !

Et nous laissons nos banques grassement rémunérer ces financiers pour leurs « efforts ».

Est-ce qu’au moins cela marche vraiment ? Est-ce que ces gens gagnent plus d’argent que vous ou moi ?

On pourrait croire qu’une industrie avec autant de talents et qui génère autant de profit crée forcément une valeur énorme.

Mais qu’ont fait les grands banquiers ces 20 dernières années ?

Ils ont :

  • Maquillé des crédits pourris en actifs « solides » ;
  • Démultiplié les effets de levier de certains investissements, dans l’espoir d’accroître leurs gains ;
  • Convaincu des banques traditionnelles prudentes de soutenir leur spéculation…

… détruisant au passage certaines des plus grandes banques du monde, mais aussi des millions d’emplois, et conduisant à une récession sans précédent.

Le bilan de toute cette ingénierie financière de la « haute finance » est catastrophique pour nos sociétés.

Dans le détail, il y a d’abord les « M&A », ceux qui travaillent sur les fusions-acquisitions. Ces opérations de mariage d’entreprises paraissent simples, puisque le but est de fusionner deux sociétés pour réduire leurs coûts…

Mais dans la réalité c’est très difficile à atteindre. Les « restructurations » et licenciements en masse prennent beaucoup de temps et d’argent. 

Dans les faits, l’efficacité des fusions-acquisitions semble davantage due au hasard qu’à de la valeur ajoutée.

Dans la Harvard Business Review, Roger Martin explique que

“Les fusions-acquisitions sont un jeu de dupe, dans lequel 70% à 90% des transactions sont des immenses échecs.”2

Selon le National Bureau of Economic Research, rien qu’aux Etats-Unis les fusions-acquisitions ont fait perdre plus de 226 milliards de dollars au cours des 20 dernières années3.

C’est de la destruction de valeur pure et simple !

Et les banquiers le savent très bien, mais voilà : ils persuadent leurs clients du contraire, car ils sont payés uniquement si l’opération a lieu.

Et sur la dernière décennie, leur charabia fonctionne à plein : la valeur des fusions-acquisitions a encore augmenté de 1 000 milliards d’euros, permettant aux banquiers de rafler toujours plus d’honoraires (environ 30 milliards d’euros en 20194).

Pourtant, ce n’est même pas cette activité qui enrichit le plus nos banquiers.

Dans la partie la plus lucrative et opaque de la haute-finance, on trouve le private equity (fonds de capital-investissement) et les hedge funds (fonds de couverture).

Là encore, le principe du capital-investissement est simple : ce sont des entreprises qui investissent dans d’autres entreprises.

Rien de bien compliqué, si ce n’est la manière dont les banquiers trouvent leurs financements :

Ils vont convaincre une à une les personnes les plus riches que leur « stratégie complexe » apportera des rendements supérieurs à la moyenne du marché. Et que c’est une opportunité exclusive, réservée uniquement à une caste de millionnaires.

On pourrait croire que ces fonds gagnent tout leur argent en détectant des jeunes pousses prometteuses, ou en soutenant des industries d’envergure. Mais pas du tout !

Cliff Asness
Cliff Asness, patron de AQR Capital Management, est une véritable star de la haute-finance


Après avoir convaincu les très-riches de prêter leur argent, les fonds facturent de grasses commissions de « gestion annuelle » (2% des sommes gérées) et négocient en plus un partage des profits réalisés sur les investissements.

Sur un horizon de 10 ans, un fonds de gestion standard qui gère 1 milliard d’euros va donc en consommer 200 millions en frais de gestion, ce qui laisse seulement 800 millions d’euros pour investir.

Dans le monde, ce type de fonds a une importance gigantesque. Ils représentent 6 000 milliards d’euros5.

Et il y a une autre raison pour laquelle ces levées de fonds énormes sont des impostures : toutes les entreprises de private equity utilisent leurs milliards d’euros sous gestion pour s’endetter encore plus lourdement, souvent dans un rapport de 1 pour 5…

Donc elles rajoutent encore du risque pour tout le monde, alors que leur mission de départ était simple.

Mais il y a encore plus risqué, et donc rentable pour nos très « chers » banquiers.

Les fonds de couverture (hedge funds) ne se contentent pas des entreprises non-cotées : ils essaient tous types de stratégies disponibles. En réalité, ce sont des fonds spéculatifs.

Certains essaient d’obtenir des rendements élevés quel que soit l’état de l’économie, d’autres prennent des parts importantes dans des entreprises cotées pour ensuite contraindre leur gestion en bloquant les décisions.

Il y a des hedge funds spécialisés dans le négoce des actifs exotiques, ou dans la couverture des risques spéculatifs, certains parient même sur les dettes publiques de pays en développement, ou même sur l’issue des procès.

Ils appellent ça la « performance absolue » : obtenir les rendements les plus élevés en un minimum de temps, quels que soient les dommages collatéraux.

Ces deux types de fonds dont je viens de parler sont considérés comme ultra-puissants, et même “une forme supérieure du capitalisme”6 dans leur secteur. Les gérants de fonds les plus fameux gagnent des milliards d’euros et deviennent des célébrités.

Pourtant, les faits ne soutiennent pas cet enthousiasme.

Ces fonds amènent en réalité de moins bons résultats que les indices de marché standards sur les 10 dernières années.

Bien-sûr, certains fonds ont des performances exceptionnelles sur un petit laps de temps, et certains gérants ont des résultats durables qui suggèrent la création de valeur réelle. Mais en général, même les fonds les plus rentables ont été peu capables de répliquer un succès par la suite.

Retours
Graphique American Compass


En d’autres termes, la plupart des gérants de fonds génèrent les résultats qu’on pourrait attendre d’un jeu de chance, en plaçant des paris sur le marché dont les résultats sont proches du pur hasard.

Avec assez de gens qui leur font confiance, certains se trouveront toujours avec des coups de chance pour se présenter comme la poule aux œufs d’or, au moins jusqu’au prochain retournement du hasard.

En attendant, ils collectent à chaque fois leurs généreuses commissions de gestion.

La période de volatilité maximale du Covid-19 au début de l’année 2020 aurait pu rebattre les cartes. Les bourses ont chuté partout de plus de 30% en un mois, puis rebondi de façon spectaculaire. Cela aurait dû être LE moment de briller pour les fonds spéculatifs.

Mais l’image reste floue. Beaucoup discutent de comment regarder les rendements, et sur quelle période. Les fonds communiquent toujours des indicateurs de façon à présenter un monde merveilleux à leurs actionnaires…

Les premières études indiquent que ces fonds ont encore sous-performé7, et que les seuls fonds qui limitent les pertes ne vont même pas compenser les gains manqués ces dernières années8

Et pour les fonds de private equity, qui ont des portefeuilles d’entreprises avec les gros coûts fixes de l’endettement, et ceux qui financent des startups loin d’être rentables, une longue récession économique pourrait les mettre au tapis.

C’est un vrai problème. Un secteur financier robuste, qui alloue bien le capital, permet à notre économie de fonctionner.

A l’inverse, un secteur financier qui prend de gros frais pour parier sur du hasard – et qui se cache derrière un écran de fumée pour le faire – est dangereux :

  • Les meilleurs talents s’éloignent des secteurs de croissance pour aller dans ceux qui profitent de rentes ;
  • Les frais de gestion élevés diminuent les rendements d’épargne, et en particulier les réserves de retraite de millions de gens ;
  • La recherche de risques excessifs fait plonger tout le système financier dans des crises énormes, qui n’existaient pas avant ;
  • La limitation au court-terme avec du capital minimal réduit les opportunités pour l’entrepreneuriat ;
  • La mode du court-terme oblige aussi les entreprises existantes à oublier l’investissement de croissance;
  • Les banquiers qui cherchent la nouveauté à tout prix pour séduire leurs investisseurs peuvent détruire les secteurs existants, sans construire de secteurs durables à la place.

Les problèmes de ce Capitalisme du Hasard n’intéressent guère nos politiques, qui sont coincés pour les uns dans une attaque de “la finance” en général, et pour les autres dans un entretien permanent du système.

C’est particulièrement vrai en France, avec l’héritage culturel d’un socialisme très violent opposé au monde de l’argent.

Et dans les réalités du pouvoir français, un entre-soi entre les grandes banques d’investissement et le gouvernement du pays, qui renforce l’entretien de ce système.

Au final, il semble que les seuls investisseurs qui parviennent à maintenir des performances exceptionnelles, et systématiquement sur le long terme, placent sur des secteurs utiles à l’économie réelle.

Plutôt que de spéculer et de s’enrichir sur le dos des autres, ils créent de la valeur en finançant ce qui en a besoin !

Donc ne rêvez plus d’être multi-millionaire, pour pouvoir laisser votre argent à la « haute finance »… Les études prouvent que vous obtiendrez de meilleurs résultats en mettant un minimum d’effort pour gérer vous-même votre argent !

Sans compter qu’il y a aussi un coût d’opportunité de placer dans ces fonds, dont on ne parle jamais : l’argent placé dans un fonds est bloqué pour des années entières, sans que vous puissiez le récupérer.

En comparaison, quand vous placez vous-même votre argent en actions, vous pouvez choisir vos investissements en direct, et le récupérer dans la journée.

Sources

1. https://start.lesechos.fr//les-meilleures-ecoles-pour-travailler-en-finance
2. Harvard Business Review (Juin 2016) Roger L. Martin, “M&A: The One Thing You Need to Get Right,”
3. https://www.nber.org/digest/aug03/w9523
4. Hugh MacArthur et al., Corporate M&A Report 2020, Bain & Company (February 24, 2020).
5. Hedge fund : BarclayHedge Q4 2019, Buyout fund : McKinsey H1 2019, Venture capital : Mc Kinsey H1 2019. 
6. “A Conversation with David Swensen,” Council on Foreign Relations (November 14, 2017).
7. MarketWatch – Mark Hulbert, “Hedge Funds Are Now Delivering as Promised, but the Winners are Tough to Find”
8. The Wall Street Journal (5 avril 2020) Eric Uhlfelder, “Hedge Fund Defensiveness Finally Pays Off”

Laissez un commentaire